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Décarbonation numérique : une trajectoire à suivre (TRIBUNE)

Le gouvernement a publié sa première feuille de route, un premier pas qui doit se poursuivre par des actions concrètes. Tribune par Jérôme Lucas, cofondateur de fruggr et digital4better, sa maison éditrice.

La feuille de route du gouvernement pour un secteur numérique décarboné : un premier pas dans la bonne direction

En ce début de mois de juillet 2023 se rassemblait le Haut Conseil pour le Numérique Eco-Responsable (HCNE) à l’occasion duquel se sont rassemblés de nombreuses parties prenantes ainsi que les membres du gouvernement concernés par la question : Jean-Noël Barrot, ministre de la Transition numérique et des Télécommunications, Agnès Pannier-Runacher, ministre de la Transition énergétique et Christophe Béchu, ministre de la Transition écologique et de la Cohésion des territoires.  

Le HCNC lors de son inauguration en novembre 2022

Le rôle de ce Haut Conseil ? “Être un organe de pilotage de la planification écologique sur le sujet du numérique responsable.“ 

C’est dans ce cadre qu’a été présentée la Feuille de route de décarbonation de la filière numérique. Elaborée par les acteurs du secteur, elle s’articule autour de propositions d’actions, des leviers de décarbonation que les décideurs pourront ensuite sélectionner pour la feuille de route finale qui sera intégrée à la Stratégie Nationale Bas-Carbone (SNBC) en 2024. Ce plan d’action fait écho à tout ce qu’entreprend fruggr et ce que nous recommandons à nos parties prenantes, et montre que le gouvernement appuie aujourd’hui cette démarche de responsabilité numérique. Cependant, nous demeurons encore à la première étape, celui de la feuille de route.

Comment le gouvernement pourrait-il aller plus loin dans sa trajectoire afin de contribuer concrètement à la décarbonation du numérique ? 

Jérôme Lucas, cofondateur de fruggr, se penche sur la question.  

Un plan d’action de décarbonation numérique bâti sur 10 piliers

La feuille de route a le mérite de s’attaquer à tous les aspects phare de l’impact environnemental du numérique, à commencer par celle générée par les terminaux, les data centers et des réseaux.  

2,5% des émissions nationales en 2020, une croissance en tendanciel de +45% en 2030 par rapport à 2020

Pour rappel, en France, le secteur numérique représente 10% de la consommation d'électricité (équivalent à 50 TWh par an) et 2,5% de l'empreinte carbone (soit 17 MtCO2eq par an). Bien que ces impacts soient principalement attribuables aux appareils tels que les smartphones et les ordinateurs (leur fabrication génère jusqu’à 64% de l’empreinte carbone du numérique), les centres de données jouent également un rôle significatif (contribuant à 16% de l'empreinte carbone et 22% de la consommation énergétique finale), tandis que les réseaux occupent la troisième place (représentant 5% de l'empreinte carbone). Mais surtout ce sont nos usages qui en dictent le renouvellement (telle nouvelle fonctionnalité, logiciel ou besoin de performance nécessitant l’achat d’un nouveau matériel).

Et c’est pourquoi, si rien n’est fait, nous pouvons nous attendre à voir cette empreinte tripler d’ici 2050, selon l’étude prospective de l’ADEME-Arcep publiée début 2023. 

En réponse à ce constat, la feuille de route issue des travaux d’acteurs issus de toute la chaîne de valeur du numérique s’articule autour de 10 leviers d’action.

  • Agir sur la phase de conception et de fabrication des terminaux 
  • Intégrer l’Internet des Objets (IoT) dans la feuille de route 
  • Allonger la durée de vie et diminuer les consommations 
  • Adopter une stratégie pour les datacenters 
  • Améliorer la prise en compte de la fin de vie des équipements 
  • Favoriser la transparence (via des données environnementales fiables) 
  • Promouvoir l’écoconception 
  • Adopter une stratégie pour les réseaux 
  • Encourager la sobriété des usages et développer la formation 
  • Identifier des cas d’usage pour la décarbonation des autres secteurs (agriculture, bâtiment, gestion des déchêts, transports...) 
  • Agir contre l’obsolescence 

De chacun de ces axes découle un certain nombre d’actions plus précises, au sein duquel on retrouve des principes qui constituent les valeurs centrales du Numérique Responsable : la sobriété, l’écoconception et l’optimisation. Elles font également écho à de nombreuses recommandations du référentiel RGESN, notamment sur la question de l’hébergement des services numériques.  

EcoNum, l’appel à projets de l’ADEME pour favoriser l’innovation dans le secteur de la décarbonation du numérique

La présentation de cette feuille de route a été accompagnée par celles d’autres initiatives mises en place, telle que l’ECONUM. Cet appel à projets porté par l’ADEME cherche à faire émerger des projets innovants afin de réduire l’empreinte environnementale du numérique au travers : 

  • De l’écoconception des biens et services numériques pour répondre aux enjeux d’épuisement des ressources abiotiques (fossiles, minérales, et métaux) et des ressources rares, dont les matières premières critiques ; 
  • Du réemploi, de la réparation et le reconditionnement afin d’agir sur la durée de vie des équipements 
  • Des modèles de production responsables notamment l’économie de la fonctionnalité et la Low Tech afin de favoriser le développement et déploiement de biens et services “au juste besoin“. 

S’adressant aux grands groupes comme aux startups et aux collectivités, ce type de démarche montre l’engagement croissant du gouvernement sur la question de la sobriété numérique tout en permettant aux acteurs du numérique de s’emparer du sujet à bras le corps.  

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La nécessité de se projeter plus loin dans la trajectoire de transition numérique

En tant qu’expert du Numérique Responsable, la maison éditrice de fruggr, digital4better, recommande déjà l’ensemble de ces actions proposées à nos clients impliqués dans une démarche Numérique Responsable. En tant qu’acteur d’un numérique à l’impact positif, nous saluons cette initiative faite par le gouvernement, qui ne représente cependant que le début de la trajectoire.  

Au-delà des “pistes” et des “propositions”, une feuille de route ne peut être utile et efficace que par le biais d’un déploiement à la matérialité concrète et à la temporalité bien définie. Tout comme la Loi REEN met sur la voie mais n’implique aucune sanction, le plan d’action qui sera déployé dans le cadre de la SNBC peut-il être à la hauteur des enjeux ?  

Il est certain que les acteurs du numérique doivent dès maintenant s’inscrire dans une trajectoire de sobriété vis-à-vis des services et équipements créés et utilisés. Se rapprocher de parties prenantes, experts et acteurs du Numérique Responsable est une première étape qui permet d’accélérer concrètement la réduction de son empreinte numérique. Un accompagnement dédié et le recours à une solution d’analyse globale permet d’évaluer concrètement son niveau de maturité sur le sujet, avant d’entreprendre des actions concrètes, comme la conception de services écoconçus, la mise en place d’une politique d’achats IT, l’optimisation de sites web existants ou le reconditionnement de ses équipements numériques.  

Il est aussi important de souligner que si la feuille de route de décarbonation numérique proposée est plutôt complète, seules certaines actions seront retenues par le gouvernement : or, le Numérique Responsable est un concept au sein duquel aucun élément ne devrait être omis. Nous espérons donc que le gouvernement intégrera à la Stratégie Nationale Bas-Carbone 2024 une feuille de route de décarbonation de la filière numérique ambitieuse et abordant tous les aspects essentiels qu’il aborde. En l’occurrence, bien que ce projet soit focalisé sur la décarbonation, l’approche d’un numérique plus responsable ne doit pas se passer d’un élément fondamental et intrinsèquement lié à l’environnemental : l’empreinte sociale du numérique. 

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Un plan de transition numérique qui omet l’empreinte sociale  

Bien qu’il s’agisse ici d’un plan de décarbonation numérique auquel s’attelle le gouvernement (limité, donc, à la question de l’impact du numérique sur l’environnement), il est nécessaire de mentionner le grand oublié de la transition numérique : l’aspect social. Tout comme en France nous parlons davantage d’”urgence climatique” là où d’autres pays évoquent à raison une “urgence socio-écologique”, la question de l’impact du numérique sur les individus n’est pas à sous-estimer. La réflexion d’un futur décarboné n’a pas de sens si elle ne s’inclut pas l’aspect social et sociétal qu’il implique nécessairement.  

Or, le Numérique Responsable s’intéresse à des questions centrales au monde numérique de demain : celui de l’éthique (par le biais notamment des risques que représente l’IA), de l’inclusion, de l’accessibilité et de la protection de données. Bien que le gouvernement s’y intéresse dans des projets parallèles et par le biais de réglementations, cette question devrait être indissociée de la trajectoire nationale de transition numérique.  

Enfin, la feuille de route évoque l’accélération du déploiement de la 5G et de l’utilisation de l’IA, qui peuvent se trouver antinomiques avec la question de la sobriété numérique. Bien que la filière du numérique doive adopter une approche critique et attentive envers la transition numérique, il est néanmoins essentiel de soutenir ces nouvelles initiatives. Elles jouent un rôle primordial dans la progression des mentalités concernant la responsabilité numérique, ainsi que dans l'encouragement des organisations à mettre en œuvre une innovation technologique qui tienne compte de l'impact environnemental et social du numérique. 

Jérôme Lucas, co-fondateur et Directeur Général de digital4better x fruggr

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