A11y Ouest

A11y Ouest : ce que la première édition rennaise révèle de l’état réel de l’accessibilité numérique en France

La semaine dernière, le Centre Inria de l’Université de Rennes accueillait la première édition d’A11y Ouest, portée par l’association A11y France. Une journée dense, des ateliers complets, et un constat partagé par toute la communauté présente : malgré quinze ans de cadre réglementaire, l’accessibilité numérique reste largement hors d’atteinte en France. Pour nous, équipe Fruggr, c’était aussi l’occasion de confronter notre conviction de fond, à savoir qu’on ne pilote bien que ce qu’on mesure en continu, à la réalité vécue par les praticiens du terrain. Voici les enseignements à retenir.

Moins d’un site sur cent est conforme

Denis Boulay, de la Fédération des Aveugles et Amblyopes de France, a livré des données qui posent un cadre sans appel. Sur les 7 567 sites passés au crible en mars 2026, à peine 43 atteignent une conformité complète au RGAA. Soit 0,57 %. Et lorsqu’on regarde les obligations purement déclaratives, comme afficher la mention d’accessibilité, publier une déclaration ou tenir un schéma pluriannuel, seuls 5,31 % des sites jouent le jeu.

Ces chiffres ne traduisent pas le retard d’un secteur particulier. Ils décrivent un échec collectif, qui traverse aussi bien l’administration que le privé, les grandes structures que les petites. L’inaccessibilité n’est pas une exception : elle est devenue la norme silencieuse du numérique français. Et derrière cette norme, il y a une cause méthodologique à laquelle nous sommes confrontés tous les jours chez Fruggr : la conformité n’est pas pilotée comme une dette technique vivante, elle est traitée comme un audit ponctuel, déconnecté du cycle de vie réel des produits numériques.

Une exclusion structurelle, pas un oubli technique

Derrière ces pourcentages, il y a des personnes qui ne peuvent pas effectuer une démarche en ligne, consulter un service public, acheter un billet, candidater à un emploi. L’inaccessibilité fonctionne comme une discrimination invisible : elle ne fait pas de bruit, mais elle ferme des portes en continu, à grande échelle, sans que les organisations concernées en aient toujours conscience.

C’est ce qui rend le sujet si difficile à porter politiquement, et c’est aussi ce qui le rend stratégique pour les directions produit. Tant que l’accessibilité reste perçue comme une contrainte externe plutôt que comme une dimension de qualité produit, elle restera marginale dans les arbitrages quotidiens. Notre conviction, chez Fruggr, est que la bascule se produit le jour où l’accessibilité devient un indicateur partagé entre les équipes design, dev et produit, au même titre que la performance ou la sécurité.

La fragilité méthodologique des audits

La journée a aussi mis en lumière une limite rarement discutée publiquement : la manière dont la conformité est aujourd’hui évaluée. La plupart des audits portent sur une dizaine de pages échantillonnées, sur des sites qui en comptent parfois plusieurs centaines ou milliers. La portée statistique d’une telle évaluation est, par construction, très limitée, et les déclarations qui en découlent reflètent davantage une intention qu’un état réel.

C’est exactement le problème que nous adressons avec Fruggr. Plutôt que de figer une photographie partielle une fois par an, nous mesurons en continu l’ensemble d’un service numérique, page après page, parcours après parcours, pour donner aux équipes une vision exhaustive et actualisée de leur dette d’accessibilité. Ce changement d’échelle n’est pas anecdotique : il modifie la nature même de la conversation entre les équipes techniques, les directions et les référents accessibilité, en remplaçant le débat sur la fiabilité du diagnostic par une discussion sur les priorités de remédiation.

Ce que prépare le RGAA 5

Stéphanie Nazarian, de la Direction interministérielle du numérique (DINUM), a présenté les contours de la prochaine version du référentiel. Plusieurs évolutions méritent d’être anticipées par les équipes en charge de la conformité.

D’abord, l’ARCOM prend la main comme interlocuteur de référence sur le sujet. Ensuite, un téléservice national verra le jour pour produire et centraliser les déclarations d’accessibilité, qui disposeront chacune d’une adresse web propre et d’une validité limitée à dix-huit mois. Côté méthodologie, les critères seront retravaillés pour gagner en lisibilité, et le format actuel sous forme de questions sera abandonné.

L’esprit de cette refonte est clair : rendre la conformité plus visible, plus traçable, plus facile à piloter dans la durée. C’est une bonne nouvelle pour les organisations qui souhaitent professionnaliser leur démarche, et un signal pour les outils qui, comme Fruggr, accompagnent la mise en conformité au quotidien : l’attente d’une accessibilité documentée, datée, vérifiable, va monter d’un cran. Les équipes qui auront déjà ancré la mesure continue dans leurs pratiques aborderont cette transition sans douleur. Les autres devront rattraper en urgence.

Le droit ou l’art de rendre l’aride captivant

L’un des temps forts inattendus de la journée est venu de Erwann Robbe et Hervé Rihal, qui ont consacré leur intervention à l’accessibilité devant la justice. Sujet en apparence austère, traité avec une rigueur juridique sérieuse et un humour qui a tenu la salle en haleine d’un bout à l’autre.

Leur message de fond mérite d’être entendu : la France peine à donner force exécutoire aux engagements internationaux qu’elle a pourtant ratifiés, à commencer par la Convention relative aux droits des personnes handicapées, dont l’effet direct n’est pas reconnu en droit interne. Les directives européennes sont transposées avec retard, parfois mal, et la jurisprudence sur l’accessibilité numérique reste embryonnaire. Autant de raisons pour lesquelles le levier judiciaire, aujourd’hui, joue un rôle marginal dans l’amélioration des pratiques, et pour lesquelles la transformation viendra moins des tribunaux que des pratiques internes des organisations.

Un appel direct au marché, lancé par les collectivités

Autre moment qui mérite d’être relayé largement : la prise de parole des référentes accessibilité numérique de la Manche, des Côtes d’Armor et de Rennes Métropole. Toutes ont exprimé la même difficulté : identifier, dans le cadre des marchés publics, des prestataires capables de garantir la conformité des produits qu’ils livrent.

Le message est sans détour : la demande existe, elle est structurelle, elle est budgétée. Ce qui manque, c’est une offre à la hauteur, et surtout des outils permettant aux acheteurs publics de vérifier objectivement, dans la durée, ce qu’on leur livre. C’est une autre raison pour laquelle nous avons construit Fruggr comme une plateforme de mesure indépendante : donner aux donneurs d’ordre, publics comme privés, un référentiel partagé pour évaluer la qualité accessibilité de leurs services, sans dépendre de l’auto-déclaration de leurs prestataires.

MY HUMAN KIT : concevoir avec, pas pour

Pauline Théophane et Stéphane Godin ont présenté l’association MY HUMAN KIT et son Humanlab rennais, un atelier de fabrication numérique entièrement dédié aux aides techniques pour les personnes en situation de handicap. La philosophie qui anime le lieu mérite d’être soulignée : imaginer collectivement des solutions low-tech, peu coûteuses, ouvertes, et toujours conçues avec les personnes concernées plutôt que pour elles.

Le BrailleRap, embosseuse Braille open source à coût réduit, illustre concrètement cette démarche. À côté, la Kazamob propose un atelier mécanique dédié notamment à l’électrification de fauteuils roulants manuels. Deux projets qui rappellent une chose simple : l’accessibilité, ramenée à l’essentiel, est une question de pouvoir d’agir. C’est aussi ce qui doit guider la conception des outils numériques, y compris ceux que nous construisons : ne pas se substituer aux experts et aux personnes concernées, mais leur donner les moyens de peser plus fort dans les décisions produit.

Et maintenant ?

A11y Ouest a démontré que la communauté française de l’accessibilité numérique est vivante, structurée et prête à passer à l’échelle. Mais la journée a aussi rappelé l’écart vertigineux entre les ambitions affichées par le cadre réglementaire et la réalité observée sur le terrain. L’enjeu des prochains mois ne se joue plus dans les textes. Il se joue dans les pratiques quotidiennes des équipes produit, dans les critères d’achat public, dans les cahiers des charges, dans la formation des designers et des développeurs.

C’est précisément la conviction qui guide notre travail chez Fruggr : tant que l’accessibilité restera un audit ponctuel commandé une fois par an, le taux de conformité réel restera bloqué autour de zéro. Ce qui change la donne, c’est l’outillage du quotidien, la mesure répétée à l’échelle de tout un service, l’inscription du sujet dans les rituels d’équipe, et la capacité à traiter la dette d’accessibilité comme on traite n’importe quelle autre dette produite. Faire de l’accessibilité une intention de conception plutôt qu’une couche de vernis ajoutée en fin de projet.

Parce qu’au fond, rendre le numérique accessible, ce n’est pas cocher des cases. C’est faire en sorte que chacun il y ait sa place, et c’est, dans un monde où le numérique conditionne l’accès à presque tout, une question d’égalité élémentaire.